Depuis janvier 2026, Samuel Schär est CEO du groupe Bühler, groupe industriel suisse de premier plan actif dans les technologies de transformation des aliments et les matériaux avancés. Pour Dimensions, il revient sur l’impact de l’entreprise sur les produits que nous consommons et évoque son parcours, fondé sur sa passion pour la science et son attachement à l’EPFL, où il a obtenu son diplôme en physique en 1999.
Lorsque nous vous avons contacté pour cette interview, vous nous avez envoyé une vidéo de vous dans votre laboratoire au Centre de recherche en physique des plasmas (CRPP), alors que vous n’aviez que 16 ans. Pouvez-vous nous en dire plus ? Comment est née votre passion pour la science ?
La science a toujours été une passion naturelle chez moi. Enfant, elle était portée par ma curiosité et un environnement familial très scientifique : mon grand-père m’a initié aux expériences électriques, et j’ai hérité d’un laboratoire de chimie de mes oncles.
Au cœur de cet intérêt, il y a toujours eu la physique. En 1992, à 16 ans, alors que j’étais encore au gymnase, j’étais à la recherche de matériel pour un accélérateur de plasma. J’ai contacté le CRPP à Lausanne pour leur demander un générateur haute tension, un oscilloscope et d’autres équipements, et ils m’ont invité à venir les rencontrer. Lorsqu’ils m’ont accueilli à la gare, ils étaient surpris : ils s’attendaient sans doute à un chercheur plus âgé, alors que je n’étais encore qu’un garçon. Ils m’ont offert la possibilité de travailler à l’institut et j’ai organisé mon emploi du temps pour venir tous les mercredis et vendredis, ainsi que pendant les vacances. Ils m’ont également mis en contact avec Robert Keller, ancien chercheur de l’institut, qui est devenu mon mentor. Tout cela dépassait mes attentes.
En 1993, j’ai passé quelque temps aux États-Unis, où j’ai suivi des cours d’ingénierie électrique, ce qui m’a beaucoup apporté. Puis je suis revenu en Suisse pour terminer mon projet au CRPP, qui a reçu plusieurs distinctions, dont le premier prix du 6e Concours de l’Union européenne pour les jeunes scientifiques en 1994. J’ai également été invité au Stockholm International Youth Science Seminar ainsi qu’aux cérémonies du prix Nobel.
Comment ces premières réussites vous ont-elles amené à rejoindre l’EPFL ?
C’est l’EPFL qui m’a invité à y étudier. L’école m’a proposé d’accélérer mon parcours en me permettant d’entrer sans maturité et de suivre les deux premières années en une seule. Cela me paraissait trop rapide et j’ai choisi de passer ma maturité pendant la première année, puis de progresser normalement, afin de préserver ma vie sociale. J’ai apprécié le fait que le campus soit un lieu à part entière, séparé de la ville. J’ai aussi aimé la ville de Lausanne et l’esprit qui y règne. Je suis devenu assistant étudiant pour le Prof. André Châtelain, qui est l’une des personnes qui a beaucoup compté pour moi.
Je travaillais énormément, tout en participant à de nombreuses activités : j’ai appris la plongée sous-marine, rejoint Fréquence Banane et Artiphys, et voyagé en Chine avec ma volée. J’ai aussi participé au Challenge en 1996. L’hiver dernier, j’ai croisé un étudiant qui portait une veste de l’EPFL et je lui ai demandé qui avait gagné cette année. Il m’a répondu que c’était l’EPFL ; je lui ai dit que nous aussi en 1996 !
Pourquoi avoir choisi d’aller vers le conseil puis l’industrie plutôt que vers une carrière académique ?
J’étais convaincu que je ferais un doctorat et que je deviendrais professeur de physique. À la fin de mes études, je me suis passionné pour l’électronique quantique et les lasers, et j’ai rejoint le laboratoire de la Prof. Ursula Keller à l’ETH Zurich, avant de revenir à Lausanne pour mon diplôme.
Pendant mon travail de diplôme, je passais mes journées avec des lunettes de vision nocturne dans une pièce sombre, à construire un laser infrarouge, à ajuster des miroirs et à attendre que le laser se mette en marche. Après deux mois, j’ai réalisé que je ne voulais pas que ça devienne ma vie pour les années à venir. Je voulais avoir un impact au-delà des résultats scientifiques. En 1999, McKinsey m’a contacté et m’a fait une offre considérable pour moi à l’époque. Je l’ai acceptée. Mais je me suis retrouvé sur des projets bancaires plutôt que technologiques, et ma passion pour la science est revenue au galop.
J’ai démissionné de McKinsey et suis parti trois mois en Amérique du Sud. À mon retour, un ami de l’EPFL qui créait son entreprise m’a proposé de le rejoindre. J’y ai investi mes avoirs de prévoyance, mais le projet n’a pas fonctionné assez vite. J’ai fini par perdre ma confiance et l’argent, et j’ai dû chercher un emploi. C’est ainsi que j’ai rejoint Bühler en 2002.

Photo: EPFL/Dimensions Samuel Schär
Bühler n’est pas toujours connu du grand public, même si des milliards de personnes consomment chaque jour des produits passés par ses technologies. Comment l’entreprise est-elle structurée ?
Bühler fournit des solutions, en concevant des installations, des équipements et des services pour les industries de transformation. Celles-ci sont actives dans l’alimentation humaine et animale, ainsi que dans diverses autres industries, notamment l’automobile, l’optique et les encres – un ensemble que nous appelons « matériaux avancés ».
Bühler est une entreprise B2B : ses clients intègrent les solutions dans leurs chaînes de valeur pour fabriquer leurs produits, ce qui explique que le grand public ne la connaisse pas toujours. Le groupe emploie plus de 12’000 personnes, dont environ 2’300 en Suisse, et ses activités sont réparties de manière très équilibrée dans 140 pays. L’Europe constitue la région principale, avec environ 30 % du chiffre d’affaires. Viennent ensuite le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Inde, avec 24 %, qui affichent la croissance la plus rapide grâce à leur démographie. Le reste se répartit de manière équivalente entre l’Asie et les Amériques.
Quel est l’impact de l’entreprise sur les chaînes de valeur et le consommateur final ?
L’impact sur les chaînes de valeur est considérable. Si vous mangez du pain n’importe où dans le monde, il y a de fortes chances que vous « consommiez » du Bühler : environ 65 % de la farine mondiale est produite dans des moulins construits par l’entreprise. Pour le chocolat, c’est 60 % ; pour le maltage, 70 %. Si vous conduisez une voiture électrique, certaines pièces moulées, des matériaux de batterie ou des composants optiques peuvent avoir été fabriqués à l’aide de solutions Bühler.
L’innovation est présente depuis l’origine. L’entreprise a été fondée en 1860 comme fonderie de fer, et Adolf Bühler a rapidement compris que la fabrication de pièces était soumise à une forte concurrence. Il a donc développé un procédé spécifique de coulée centrifuge permettant d’obtenir une structure de grain plus dure. Jusqu’alors, la meunerie de blé reposait sur des meules à forte pression, mais qui s’usaient et laissaient des traces de pierre dans la farine. Avec ces broyeurs à cylindres, il est devenu possible d’industrialiser la production de farine. Les moulins traitent désormais entre 300 et 1 000 tonnes par jour.
Le périmètre de Bühler peut sembler large, mais il repose sur une logique claire : les mêmes opérations peuvent être appliquées à différentes industries, ce qui permet d’introduire des technologies éprouvées sur de nouveaux marchés. Par exemple, les machines de coulée sous pression ont d’abord été développées pour un usage interne, avant d’être demandées par les clients. De même, des technologies utilisées pour les céréales du petit-déjeuner sont aujourd’hui appliquées aux protéines végétales et aux matériaux pour batteries lithium-ion.
Comment conciliez-vous la recherche de productivité et les impératifs sanitaires ?
Le premier élément est la conception hygiénique des machines, qui élimine les zones de contamination et à facilite le nettoyage et la maintenance. À cela s’ajoutent de nombreux systèmes de supervision qui garantissent le respect des spécifications industrielles. Pour la farine, par exemple, il existe une vérification qu’on appelle la « boucle de cendres », qui permet de mesurer et d’ajuster en continu la teneur en cendres. Des dispositifs similaires existent dans de nombreux domaines.
Vous avez passé l’essentiel de votre carrière chez Bühler et êtes devenu CEO en janvier 2026. Quelles ont été les étapes clés de votre parcours ?
J’ai commencé dans une initiative exploratoire, dédiée à de nouveaux modèles d’affaires autour d’un broyeur à billes agitateur pour les encres. Cela m’a fait découvrir de nombreuses industries et a constitué un terrain d’apprentissage exceptionnel, notamment sur le plan technologique. Ce fut un premier tournant.
J’ai pris la direction de l’unité d’affaires liée à cette technologie pendant quatre ans. Ce fut ma première responsabilité budgétaire significative - 100 millions CHF. Une acquisition dans le domaine des couches minces optiques m’a permis de rejoindre le comité de direction de la division et de contribuer à son redressement.
Le troisième tournant fut le décès d’un proche collègue en 2020. J’ai été nommé Chief Services and Sales Officer, tout en continuant à diriger les matériaux avancés. La période de pandémie a été particulièrement complexe. Deux ans plus tard, j’ai transmis cette activité pour me concentrer sur les relations clients à l’international, et cela m’a conduit au poste de CEO.
En tant que nouveau CEO, quels sont les défis et opportunités liés à votre fonction ?
Je ne suis que le septième CEO en 166 ans d’histoire de Bühler. C’est une entreprise familiale, et beaucoup de ses clients le sont également. Mon rôle consiste à assurer une continuité tout en accompagnant l’évolution. L’un des défis est la résilience, dans un contexte où certaines régions sont touchées par des conflits et des incertitudes. La diversité de notre portefeuille, à la fois géographique et sectorielle, nous permet toutefois de rester solides face aux crises, des pandémies aux guerres.
Du côté des opportunités, au-delà de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’Inde, la Chine est un axe important en matière d’innovation. Les services jouent déjà un rôle central et leur importance va croître car il s’agit d’une extension naturelle sur l’ensemble du cycle de vie des usines.
Construire une installation engage sur le long terme : les équipements doivent fonctionner pendant des décennies, les investissements futurs être sécurisés, et les opérateurs être formés. Sans meuniers qualifiés, même la meilleure installation ne peut fonctionner. Équipements et services sont indissociables.
De quelle manière les entreprises industrielles comme la vôtre peuvent-elles avoir un impact en matière de durabilité ?
L’efficacité énergétique est un domaine où les résultats sont concrets. Par exemple, dans la production de batteries lithium-ion, le passage de mélangeurs discontinus à des lignes d’extrusion en continu permet de réduire la consommation d’énergie de plus de 80 %. Dans l’industrie alimentaire, les moulins produisent des flux secondaires lors de la transformation, qui peuvent être valorisés en alimentation animale ou convertis en chaleur ou en électricité. Cela réduit les émissions globales de CO₂ par rapport à leur élimination.
Fin 2025, nous avions réduit nos propres émissions d’environ 30 % par rapport à 2019. Mais l’essentiel de l’impact se situe chez les clients. En 2019, nous nous sommes fixés pour objectif qu’à l’horizon 2025, nos solutions permettent à nos clients de réduire de 50 % leur consommation d’énergie, d’eau et leurs déchets. Aujourd’hui, sur 15 grandes chaînes de valeur, 11 atteignent déjà au moins l’un de ces objectifs.
La durabilité est étroitement liée à l’efficacité opérationnelle : des installations fiables et sobres en énergie permettent de réduire les coûts tout en limitant l’impact environnemental. Nous continuons à explorer de nouvelles solutions.
Quel est le rôle des campus d’innovation que vous avez à l’EPFL et à Uzwil ?
Le site d’innovation à l’EPFL se concentre sur l’exploration, les partenariats avec les laboratoires de recherche et les start-up, ainsi que sur la création de passerelles entre le monde académique et l’industrie. Tous les projets ne débouchent pas sur une activité à grande échelle, mais cela permet de faire émerger des idées prometteuses.
Le Cubic Innovation Campus, inauguré en 2019 à Uzwil, s’inscrit dans notre réseau de 26 centres de recherche et de formation. Il permet aux clients de tester des recettes et des procédés à l’échelle pilote, ce qui est souvent impossible sur leurs propres installations. Chaque site du réseau joue un rôle spécifique. À Kemptthal, par exemple, nous exploitons The Cultured Hub avec Migros et Givaudan. Les start-up peuvent y passer d’une production de 100 à 1 000 litres dans une installation pilote entièrement équipée, afin de valider leurs concepts avant d’investir dans une usine. Plus largement, l’innovation et « l’open innovation » sont des priorités : environ 5 % du chiffre d’affaires est investi en R&D.
Quel est l’impact de l’IA sur les activités de Bühler, et quel rôle joue votre collaboration avec le Swiss Data Science Center de l’EPFL ?
L’approche vis-à-vis de l’IA est pragmatique : elle doit être un outil qui crée de la valeur. Nous avons été parmi les premiers partenaires industriels du Swiss Data Science Center, et cette collaboration a déjà donné lieu à plusieurs applications. Un exemple concerne le maltage. Les modèles IA permettent d’analyser les conditions météorologiques et l’humidité afin d’optimiser le processus de séchage. C’est un équilibre délicat car un séchage insuffisant risque d’altérer le produit, tandis qu’un séchage excessif entraîne une dépense d’énergie inutile. Nous utilisons également l’IA dans la mouture des céréales, ce que nous appelons le « moulin intelligent ». De multiples boucles de contrôle sont analysées, et elle permet de détecter des schémas qui réduisent d’environ 80 % les écarts de qualité.
Est-il difficile de recruter des ingénieurs ?
La concurrence pour attirer les talents est réelle. Certains pôles comme Lausanne ou Zurich attirent les profils, alors que nous sommes un peu en dehors. Ce qui joue en notre faveur, c’est notre raison d’être : contribuer, grâce à la technologie, à nourrir le monde et à ce qu’il fonctionne.
En matière de recrutement, il s’agit de trouver les personnes adéquates. Il nous arrive de chercher un profil qui n’est pas disponible, alors que d’autres profils intéressants le sont. Au-delà des compétences, il doit y avoir une culture commune.
Existe-t-il des compétences qui font la différence pour vous ? Qu’est-ce que l’EPFL peut en tirer en matière de formation ?
Nous recherchons avant tout des bases solides, et c’est un point sur lequel l’EPFL excelle. L’école offre une formation rigoureuse dans les disciplines fondamentales, tout en encourageant les approches transversales et une résolution de problèmes pragmatique, qui dépasse les cloisonnements. C’est la combinaison dont nous avons besoin : des personnes capables d’une vision globale, de comprendre ce qu’elles peuvent apporter, et de reconnaître leurs limites.
Elles doivent être à l’aise pour demander de l’aide lorsque c’est nécessaire. Cette capacité est essentielle, car les problèmes se résolvent rarement de manière isolée. On évoque souvent la différence entre « know-it-all » et « learn-it-all ». Nous recherchons des profils capables d’apprendre en continu, de s’adapter et de collaborer.
Vous avez étudié à l’EPFL et à l’ETH Zurich. Où penche votre cœur ?
Sur le plan rationnel, j’ai un lien fort avec l’ETH Zurich : j’y ai enseigné et je participe à des conseils consultatifs. Mais sur le plan émotionnel, j’ai passé quatre années fondatrices à l’EPFL, à un moment où la personnalité se construit. Cela crée un attachement fort, et rien ne remplace son alma mater. Mon cœur penche donc vers l’EPFL, je l’assume pleinement, même si cela reste une rivalité amicale. La véritable force réside dans le domaine des EPF dans son ensemble.
Quel conseil donneriez-vous aux étudiants de l’EPFL qui s’interrogent sur leur avenir ?
Profitez pleinement de tout ce que l’EPFL a à offrir. Investissez-vous dans vos études, tout en préservant une vie sociale : ces années sont déterminantes, pas seulement sur le plan académique. Et pour la suite, écoutez-vous. Ne poursuivez ni le prestige ni la rémunération immédiate ; privilégiez ce qui vous passionne. Là où va votre intérêt profond, le reste suit. C’est une idée simple, mais elle se vérifie : lorsqu’on s’engage dans ce qui nous motive vraiment, l’impact et la réussite viennent naturellement.
PROFIL
1992
Rejoint le CRPP à 16 ans
1999
Diplômé en physique de l’EPFL
2002
Rejoint le groupe Bühler
2013
Nommé au comité exécutif, responsable des matériaux avancés
2020
Nommé Chief Services & Sales Officer
2026
Nommé CEO du groupe Bühler
Photo d'en-tête: EPFL/DR Samuel Schär
Commentaires0
Veuillez vous connecter pour lire ou ajouter un commentaire
Articles suggérés
