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Beatrice Ferrari, directrice des affaires internationales du canton de Genève : « Nous sommes à une période charnière pour la Genève internationale »

Portrait

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15/03/2026

Beatrice Ferrari est depuis 2020 la directrice des affaires internationales du canton de Genève. Son rôle : renforcer et promouvoir Genève comme centre mondial de coopération, de diplomatie et d’organisations internationales. Celle qui a obtenu son doctorat à l’EPFL en 2013 revient sur son parcours et les grands défis actuels de la Genève internationale, dans un contexte mouvementé.


Où avez-vous grandi et qu’est-ce qui a guidé le choix d’aller à Neuchâtel pour vos études en géographie et en ethnologie ?

J’ai grandi au Tessin. Durant ma troisième année de collège, j’ai passé une semaine en Chine avec ma classe. Nous étions alors dans les années 90 et la plupart d’entre nous n’était jamais sortie d’Europe. La Chine était très exotique à nos yeux, très éloignée de notre réalité quotidienne. Ce séjour m’a beaucoup marqué et, après ma maturité, j’y suis retournée pour y apprendre le chinois. Ce fut une année passionnante, car j’étais aux premières loges pour constater la rapide transformation urbaine, sociale et économique du pays. À mon retour en Suisse, j’ai choisi l’Université de Neuchâtel, car celle-ci me permettait de combiner des études en géographie, ethnologie et économie politique, les clés de lecture du monde essentielles à mes yeux. J’ai continué à m’intéresser à la Chine et j’ai consacré mon travail de mémoire à Pékin.

Comment êtes-vous arrivée à l’EPFL pour votre doctorat 

Mon directeur de mémoire à Neuchâtel connaissait bien le géographe et urbaniste Jacques Lévy, alors professeur à l’EPFL. Il cherchait des doctorants et la Chine était un sujet qui l’intéressait. C’est ainsi que je l’ai rejoint. J’ai consacré mon doctorat à la transformation de Pékin, en particulier en tant qu’espace d’innovation. L’approche était urbanistique, mais intégrait la géographie et les sciences sociales. Je me suis beaucoup intéressée aux entrepreneurs, innovateurs et artistes locaux, et à la manière dont ces personnes utilisaient les ressources de la ville pour leurs activités. La ville se transformait énormément, en particulier en préparation des Jeux olympiques de 2008. La Chine se globalisait, mais commençait aussi à affirmer sa place dans le monde. Cela se ressentait fortement dans l’espace urbain.

Après votre doctorat, vous avez passé sept ans au Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation. Quels étaient les enjeux ?

Je connaissais déjà un petit peu l’activité de ce secrétariat, car il coordonne notamment le réseau d’échanges scientifiques Swissnex mis en place par la Suisse à travers le monde, avec lequel j’avais collaboré à Pékin. Lorsque je l’ai rejoint en 2013 en tant que conseillère scientifique, ma mission principale était de gérer les relations bilatérales avec un certain nombre de pays, dont la Chine, en termes de recherche et d’innovation. L’enjeu était de bâtir des partenariats susceptibles d’offrir davantage d’opportunités de collaboration et de financements aux chercheurs et chercheuses. Cette mission comprenait aussi d’autres pays d’Asie, comme le Japon ou la Corée du Sud - tout était encore à construire avec cette dernière.

En 2018, j’ai pris la tête des relations bilatérales. Nous avons renforcé la collaboration avec Innosuisse et l’écosystème start-up, un domaine largement sous-exploité à l’époque. Un travail important a été nécessaire pour convaincre du potentiel de travailler avec les pays « émergents ». Nous avons également renforcé la collaboration avec le Fonds national suisse afin de l’aider à établir des accords avec son équivalent dans d’autres pays. Nous aidions aussi les doctorantes et doctorants suisses à se confronter aux marchés étrangers et à d’autres réalités, à travers différents programmes.

Enfin, nous avons travaillé à la promotion de la formation professionnelle suisse, car de nombreux pays cherchaient à s’inspirer de notre modèle. Former à des compétences applicables dans le monde du travail, faire évoluer les formations dans le temps : ces enjeux sont présents partout dans le monde.

Vous êtes depuis 2020 directrice des affaires internationales du canton de Genève. Quel est votre rôle ?

Ce poste a été créé à mon arrivée. Jusqu’alors, les missions liées à la Genève internationale et à la coopération internationale étaient réparties entre différents services. L’objectif était de créer une structure cohérente et dédiée à ces thématiques. Celle-ci compte aujourd’hui 14 collaboratrices et collaborateurs. On estime que 35'000 personnes travaillent aujourd’hui dans des organisations internationales à Genève, soit environ 8% des emplois du canton. Si l’on inclut leurs familles, ce sont plus de 50'000 personnes qui sont concernées.

Notre rôle est avant tout de soutenir et de faciliter la présence des organisations internationales à Genève. Nous accompagnons également les personnes qui souhaitent y installer une ONG ou une fondation, par exemple en les aidant à créer leur structure et à trouver des bureaux. Dans ce cadre, nous travaillons étroitement avec la Confédération, puisque ces missions sont directement liées à la politique étrangère du pays. Par ailleurs, le canton de Genève dispose d’une loi prévoyant qu’une partie du budget soit investie dans la coopération internationale. Ce sont ainsi plus de 17 millions de subventions que nous attribuons à des organisations pour leurs activités dans l’humanitaire, les droits humains, la santé globale ou l’environnement. 

On a beaucoup parlé des pertes de financements, en particulier américains, destinés aux organisations internationales. S’agit-il du plus grand défi actuel ? 

Historiquement, le budget global des organisations internationales a été multiplié par quatre ou cinq depuis les années 2000. Cette dynamique s’est encore renforcée durant la période du Covid, les budgets alloués aux programmes de santé globale ayant été augmentés. Toutefois, une tendance à la stagnation, puis à la baisse, était déjà perceptible dès 2023.

À partir de cette période, on a observé une réorientation progressive des budgets des pays occidentaux, qui sont les principaux bailleurs de fonds des organisations internationales, vers d’autres priorités, notamment la défense. Mais il est vrai que l’impact des nouvelles baisses de financements américains est particulièrement marqué, les États-Unis représentant parfois jusqu’à 40% du budget de certaines grandes organisations internationales. Genève compte aussi près de 500 organisations non gouvernementales, qui sont elles aussi impactées par la baisse des financements.


Il ne faut pas compter sur un retour des budgets à leur niveau passé. L’enjeu principal aujourd’hui est plutôt d’engager une réflexion sur la manière dont nous souhaitons, collectivement, faire face aux problématiques globales.


Quel est l’impact concret ?

Au-delà des questions de financement, on observe une remise en question plus large de l’architecture de la coopération internationale et du multilatéralisme issus des institutions fondées après la Seconde Guerre mondiale. À travers cette évolution, ce sont également les valeurs qui en constituent le socle, comme la durabilité ou les droits humains, qui sont mises à mal.

Cette situation intervient dans un contexte où le nombre de conflits à travers le monde n’a jamais été aussi élevé, où l’instabilité s’accroît et où les besoins ne cessent d’augmenter. Enfin, il existe bien sûr des impacts collatéraux pour Genève. Une étude récente estimait que chaque emploi du canton dans le secteur international en générait 0,25 supplémentaire. Cela concerne aussi bien les fournisseurs que les secteurs de la construction, de l’hôtellerie, du nettoyage ou de la restauration.

Existe-t-il une solution pour compenser ces pertes ?

Il ne faut pas compter sur un retour des budgets à leur niveau passé. L’enjeu principal aujourd’hui est plutôt d’engager une réflexion sur la manière dont nous souhaitons, collectivement, faire face aux problématiques globales auxquelles nous sommes confrontés : le changement climatique, les échanges commerciaux, l’utilisation des nouvelles technologies. Ces enjeux ne vont pas disparaître. Pour y répondre, les organisations, les talents et les compétences restent essentiels. Mais nous sommes à une période charnière pour la Genève internationale, et il est nécessaire d’acter ce changement d’époque.

Quelles sont les organisations les plus touchées ?

Les impacts sont très inégaux. L’Organisation mondiale de la Santé est particulièrement affectée du fait de sa dépendance aux financements américains. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a, pour sa part, perdu près de 40% de son budget. À l’inverse, l’Union internationale des télécommunications, par exemple, n’a quasiment pas été impactée.



Au-delà des organisations internationales elles-mêmes, votre mission est aussi de valoriser le rôle clé que Genève et la Suisse peuvent jouer.

Tout à fait et dans le contexte de crise actuel, Genève dispose tout de même d’un certain avantage. Ces dernières années, malgré le contexte difficile, cinq nouveaux pays ont installé une mission permanente ici, et d’autres devraient suivre. Après New York, Genève demeure le seul autre endroit au monde où la quasi-totalité des pays sont représentés. Nous offrons également un cadre aux groupes armés internationaux qui viennent y signer des actes d’engagement, par exemple à ne pas recruter d’enfants ou à ne pas commettre de violences sexuelles. Ces signatures ne pourraient pas avoir lieu dans d’autres pays, où ces groupes ne pourraient même pas obtenir de visa.

Ces exemples montrent que la plupart des nations voient l’utilité de participer aux discussions globales et de le faire ici, dans un pays encore neutre, là où cela serait plus difficile ailleurs, dans un monde de plus en plus polarisé. Cependant, il faut rester objectif et constater que le système bilatéral a été construit, de manière générale, autour des critères des pays occidentaux. D’autres pays réclament un rôle plus important, et c’est tout à fait légitime.

Quel rôle la science et la technologie peuvent-elles jouer dans les relations internationales et la diplomatie ? Une institution comme l’EPFL peut-elle être utile ?

La Genève internationale constitue un vivier d’experts sur des problématiques globales qui ne demande qu’à interagir avec les institutions scientifiques. Ces collaborations méritent d’être développées et, dans cette situation de crise, les institutions internationales sont poussées à travailler différemment : c’est donc un bon moment pour le faire.

Les exemples sont multiples. L’intelligence artificielle est certainement l’un des axes principaux, d’autant plus que la Suisse joue un rôle clé dans ce domaine. Nous avons contribué à financer le centre de calcul de l’ONU, qui fournit des services à l’ensemble des organisations internationales, à Genève et ailleurs. Ce centre est très intéressé par des collaborations avec l’EPFL.

UN Habitat, qui s’occupe de promouvoir le développement urbain durable et l’amélioration des conditions de vie à travers le monde, est intéressée par l’expertise suisse concernant les nouveaux modèles d’habitat. D’autres organisations plus techniques s’intéressent au traitement des données, à leur stockage ou à la cybersécurité. La blockchain constitue pour sa part un enjeu clé pour les organisations qui délivrent des services aux personnes déplacées, afin de garantir leur identité et l’accès à des services financiers. 

Enfin, certaines organisations travaillent sur des sujets comme la résistance aux antibiotiques ou les maladies négligées. Elles ont un intérêt évident à collaborer avec la recherche dans ces secteurs, afin d’exploiter des molécules qui n’auraient pas trouvé de débouché commercial.


La Genève internationale un vrai pôle d’innovation, avec des valeurs fortes. Son rôle est essentiel : nous aurons toujours besoin de lieux où trouver des solutions.


Qu’est-ce qui vous passionne le plus dans votre métier ?

Sa diversité, d’abord. Dans une même journée, il m’arrive de traiter des sujets aussi variés que la cybersécurité, des projets humanitaires, le développement territorial ou les partenariats public-privé. Les personnes avec qui j’interagis, ensuite. J’ai la chance de pouvoir échanger avec des individus passionnés, engagés et déterminés à s’attaquer à des problématiques globales.

Je trouve aussi qu’on ne parle pas suffisamment de l’innovation dans la Genève internationale. Celle-ci a parfois une image bureaucratique alors qu’elle est en réalité tout le contraire. C’est une plateforme orientée vers la recherche de solutions, dotée d’experts du monde entier et capable de rassembler des parties prenantes diverses autour d’une même table. La Genève internationale un vrai pôle d’innovation, avec des valeurs fortes. Son rôle est essentiel : nous aurons toujours besoin de lieux où trouver des solutions.

En parallèle de vos activités, vous avez enseigné à l’EPFL de 2008 à 2024. Qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Lors de mon doctorat, une de mes collègues, architecte et urbaniste, proposait un cours sur la planification urbaine en Suisse. Nous avons d’abord collaboré pour y introduire des éléments en lien avec l’Asie, car nous étions convaincues de la nécessité de décentrer le regard des étudiantes et étudiants. Finalement, nous avons créé un cours dédié, initialement focalisé sur la Chine et le Japon, qui s’est peu à peu ouvert à d’autres pays d’Asie et que j’ai poursuivi avec la professeure Graezer Bideau.

Cette expérience m’a permis de continuer à enrichir mes connaissances en urbanisme. De plus, j’adore l’environnement académique et le lien avec le corps estudiantin est extrêmement gratifiant, car leurs regards et sensibilités évoluent sans cesse. J’ai également pu observer l’évolution de l’intérêt pour l’Asie. Lorsque nous avons lancé ce cours en 2008, sa fréquentation était assez faible. À partir des années 2010, elle a explosé et beaucoup plus de personnes voyageaient en Chine, par exemple pour y faire des stages. Le cours a compté jusqu’à 75 ou 80 étudiantes et étudiants, ce qui est significatif.

En quoi vos études à l’EPFL vous ont-elles été utiles pour votre carrière ?

L’École m’a aidée à apprendre à réfléchir et à présenter des notions complexes de manière claire. Sa diversité scientifique m’a également beaucoup apporté. Durant mon doctorat, je trouvais formidable de pouvoir travailler sur l’urbanisme tout en me confrontant autant à des architectes qu’à des ingénieurs. Étant issue d’un cursus en sciences sociales et en géographie, j’avais l’habitude de travailler à partir de textes et de cartes. C’était donc passionnant d’être en contact avec des personnes utilisant des plans ou des maquettes. L’EPFL m’a donc apporté cette capacité à échanger avec des cultures scientifiques variées. C’est une compétence utile dans la vie en général, et encore plus dans mon poste actuel.


PROFIL

1999
Année d’études en Chine

2006
Master en géographie, anthropologie et économie politique de l'Université de Neuchâtel

2013
Doctorat en urbanisme de l’EPFL

2013
Rejoint le Secrétariat d’Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation

2020
Nommée directrice des affaires internationales du canton de Genève


Photos: EPFL/Mathias


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